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Actualité du 08-01-2019

12 et 13 décembre 2018 à Benguérir au Maroc

Colloque des 12 et 13 décembre 2018 organisé par l’UNESCO à l’Université Mohammed VI Polytechnique de Benguérir au Maroc. NJOH MOUELLE y a pris part en qualité de panéliste, invité par le Sous-Directeur Général, chargé de l’Afrique. Voici le texte de son intervention



FORUM SUR L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE EN AFRIQUE

Université Mohammed VI Polytechnique, Ben guérir, Maroc

TABLE RONDE 4 :L’Intelligence Artificielle, levier de développement pour la jeunesse en Afrique

INTERVENTION DU Pr. EBENEZER NJOH MOUELLE Représentant du Cameroun au Conseil Exécutif de l’UNESCO





Je remercie les organisateurs Unesco du présent forum, pour avoir pris en compte les publications que j’ai faites sur le sujet de l’Intelligence Artificielle, dans le cadre plus large de la convergence des résultats des recherches en NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Sciences cognitives) ; le cadre du mouvement philosophico-scientifique appelé transhumanisme et qui entend exploiter à fond l’Intelligence Artificielle. Je les remercie doublement de m’avoir programmé dans la table ronde comprenant essentiellement des jeunes. Comment ne pas continuer de me sentir jeune et concerné par le présent certes, mais tout autant par l’Avenir ?

Le thème de notre table ronde est ainsi libellé : « L’Intelligence Artificielle, levier de développement pour la jeunesse en Afrique ». Ce rôle de ‘’levier de développement’’ est à considérer sous deux angles qui se correspondent : celui par lequel tout commence, à savoir la formation et l’initiation à cette discipline, ensuite l’angle de l’exploitation économique de cet instrument à travers la création d’entreprises d’Intelligence Artificielle. Bien que beaucoup ait déjà été dit et qui démontre que cette discipline intéresse la jeunesse africaine qui s’est lancée dans la création de nombreuses sart-up, je vais y revenir brièvement avant d’évoquer l’important sujet de la formation et de son prolongement dans la recherche et l’innovation le cas d’une exploitation sur laquelle il y a lieu de cultiver la vigilance éthique, à savoir l’association de l’Intelligence Artificielle au projet transhumaniste d’augmentation des capacités intellectuelles et donc du Quotient Intellectuel sur la base du pouvoir économique et financier.

L’I. A. parle à la jeunesse entrepreneuriale d’Afrique : C’est un fait manifeste, l’Intelligence Artificielle donne lieu chaque jour à la création d’entreprises. Les jeunes présents dans cette quatrième table ronde justifient ce constat. Mais de manière plus systématique, il me plaît de mentionner ici la publication chaque année par l’Institut Choiseul créé et basé en France depuis 1997, d’un classement africain d’entrepreneurs de moins de 40 ans et susceptibles d’être des leaders de demain. En 2017, parmi les 100 premiers lauréats on trouvait 18 du Nigeria, 14 du Maroc, 12 du Kenya, 15 d’Afrique du Sud et 8 du Cameroun. Si les entreprises concernées ne s’inscrivaient pas toutes dans le créneau de l’Intelligence Artificielle, c’était le cas pour un grand nombre d’entre elles. Un jeune Camerounais diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure Polytechnique de Yaoundé a mis au point une tablette appelée cardiopad. C’est un logiciel qui permet de faire examiner des électrocardiogrammes des patients habitant des zones éloignées des spécialistes devant les interpréter. Au Kenya, la situation des échecs scolaires a inspiré le créateur d’une application dite de soutien scolaire. C’est un code numérique qui passe par l’usage du téléphone portable. Des questions par SMS envoyées par le programme M-Schule permettent aux élèves de réviser leurs leçons, notamment de mathématiques et d’anglais. En Tunisie, un agriculteur utilise un algorithme pour rationaliser et améliorer le système d’irrigation et d’arrosage des arbres fruitiers, en l’occurrence des oliviers. Pour cela des capteurs de données sont placés au sol pour enregistrer et mesurer le taux d’humidité ; d’autres capteurs sont flottants dans l’air pour mesurer la température de l’air et la vitesse du vent ; d’autres encore sont placés sur des feuilles pour mesurer et enregistrer la tension de la sève dans les feuilles. Toutes ces données sont ensuite analysées par un algorithme qui indique le bon moment et la quantité d’eau à utiliser pour arroser les arbres.

Mieux exploiter l’Institut Africain des Sciences mathématiques : C’est l’occasion de rappeler, à la suite du directeur du Laboratoire bio-informatique de l’Université du Québec à Montréal (originaire d’Afrique), que les applications dont se servent les Africains sont des outils clefs-en-main et des interfaces de programmation applicative (API) qui existent et sur lesquelles on ajoute simplement de nouveaux services. Or, il faut que l’Afrique développe de nouveaux concepts fondamentaux en rapport avec d’autres besoins spécifiques que les instruments actuellement disponibles n’ont pas intégrés dans la recherche initiale. Et pour cela, à défaut de créer des formations universitaires robustes dans chaque pays africain, pourquoi ne pas utiliser l’Institut Africain des Sciences Mathématiques qui existe déjà, créé en 2003 par Thabo Mbeki et dans le cadre des projets du NEPAD ? Depuis 2011 cet Institut se constitue progressivement en réseaux à travers la mise en place ici et là des Centres connexes tels que ceux de Dakar au Sénégal, (2011), d’Accra au Ghana (2012), de Limbe au Cameroun (2013), de Dar es Salam en Tanzanie, (2014) ? Il y a lieu de regretter le fait qu’un nombre relativement important des diplômés de cet Institut se soient vus captés par l’étranger, tel que ce Camerounais chargé de diriger un laboratoire en matière de santé à l’Université de Yale aux Etats-Unis, ou encore cet autre, originaire du Nigeria, capté par l’Université d’Utrecht aux Pays-Bas. Le Camerounais mène des études en vue d’établir le lien entre la malaria, la bilharziose et le VIH, la justification étant que ce sont surtout les femmes Noires qui sont affectées par la bilharziose. Quant au Nigérian à Utrecht, il conduit une étude sur des matériaux permettant une bonne conservation des énergies renouvelables. Ces programmes de recherche s’attaquent certes aux situations et aux problèmes intéressant l’Afrique au premier chef, mais, et c’est le mathématicien Cedric Villani qui le laisse clairement entendre, quand les grandes plateformes qui existent proposent quelque chose à qui que ce soit, c’est du « tout intégré » en ce sens qu’elles ne peuvent que vous intégrer dans leurs écosystèmes. Au programme sont joints les produits qui vont avec. A plus forte raison quand vous travaillez dans leurs laboratoires !

Il est donc clair que l’Institut Africain des Sciences Mathématiques dépend encore énormément d’un sponsoring par des universités et des entreprises des pays étrangers. Une prise en main par le Pouvoir d’Etat s’impose. Elle devrait aller de pair avec l’implication des solides institutions privées industrielles ou autres appartenant à des Africains et que le Pouvoir d’Etat devrait plus facilement impliquer dans des démarches de souveraineté et de patriotisme associant des puissants hommes d’affaires des secteurs privés locaux. La Fondation Tony Elumelu en est un exemple au Nigeria. Créée en 2015 cette fondation dispense une formation encadrée par des mentors à de jeunes entrepreneurs venant de divers pays, (4470 depuis la création). A la fin de leur formation qui dure neuf mois les lauréats reçoivent une dotation non remboursable de 5000 dollars pour leur permettre de lancer leurs projets.

Il serait tout-à-fait naturel de voir l’Union Africaine faire sienne cette grande ambition si l’Afrique veut réellement conquérir la maîtrise des programmes et la définition des objectifs dans l’utilisation de l’Intelligence Artificielle.

Il me semble que la Next Einstein Initiative ( NEI), doublée par le Next Einstein Forum ( NEF) que préside le Béninois Thierry, Zomahoun ne désavouerait pas une telle ligne politique en matière d’Intelligence Artificielle, au lieu de continuer dans la solution de facilité qui consiste à abandonner cette mission entre les mains des géants du Web que sont Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft. Certains d’entre eux viennent d’ouvrir des laboratoires cette année- même en Afrique. Ce serait pure naïveté de penser que la sauvegarde des intérêts de l’Afrique constituerait leur motivation.

Le Projet transhumaniste d’augmentation des capacités intellectuelles grâce à l’Intelligence artificielle : A présent, et nous l’avons annoncé au début de cette présentation, il existe un projet auquel l’Intelligence Artificielle est fortement intégrée par le mouvement Transhumaniste, c’est le projet d’augmentation des capacités de l’être humain, notamment de ses capacités intellectuelles au point de conduire à la réalisation de Quotients Intellectuels se situant bien au-delà de 160%, grâce à ce que Laurent Alexandre appelle le Quotient de Complémentarité avec l’I A. De nombreuses autres applications de l’Intelligence Artificielle font soulever la réserve éthique quand elles portent atteinte à un des socles sur lequel s’édifie le vivre- ensemble harmonieux et pacifique, à savoir la confiance et le sentiment de sécurité dans les relations avec les semblables dans la société : nous pensons à tous ces objets intelligents et connectés par lesquels nous perdons énormément de notre espace de liberté. (Stylos espions, lunettes espions, montres bracelets espions, fours, aspirateurs, espions, etc.)

Mais l’aspect sur lequel nous actionnons plus fortement la sonnette d’alarme est celui de l’aggravation des inégalités et d’un nouvel apartheid qui guette l’Afrique si elle néglige de s’engager sur la voie de l’augmentation des capacités intellectuelles par l’intermédiaire du Quotient de Complémentarité avec l’Intelligence Artificielle. Dans l’ouvrage Quelle Ethique pour le transhumanisme, des hommes augmentés et des posthumains demain en Afrique , je me prononce clairement sur la nécessité pour l’Afrique de ne pas considérer qu’il s’agit encore de science-fiction ici, mais de prendre en considération le fait que dans les pays développés en Occident et en Asie, des cabinets d’augmentation des capacités vont se mettre en activité sans délai, des échéances précises étant même annoncées par les tenants d’un transhumanisme radical de passage de l’homme biologique au posthumain !

Une différence d’accueil devrait être réservée à la perspective d’avènement des hommes augmentés par rapport à celle de posthumains et de cyborgs. Si le cyborg est parfois décrit comme une « Superinteligence » susceptible de mener un jour une guerre d’extermination contre l’homme biologique, il n’en est pas de même de l’homme augmenté devant demeurer un homme biologique. Ce n’est pas parce qu’une Intelligence Artificielle a battu l’homme biologique au jeu de GO, qu’il faut se hâter de pronostiquer la disparition de l’homo sapiens, comme si toute l’Intelligence était à ramener aux seules opérations de calcul rapide, d’analyse combinatoire et de montage. Une évolution qui conduirait l’homme à devenir un robot ou une machine n’est pas à confondre avec des pratiques d’augmentation des capacités de l’homme demeuré homme.

La question éthique : Ce n’est pas très responsable de continuer de se limiter à traiter de manière uniquement spéculative les préoccupations éthiques. Les valeurs et les principes éthiques devraient revêtir un caractère contraignant en se faisant traduire en termes de lois par les législateurs au plan national, et en termes de conventions internationales contraignantes à l’instar de la Convention d’Oviedo signée le 4 avril 1997 en Espagne et relative au respect des droits de l’homme et la sauvegarde de la dignité humaine. C’est faute de cela que les géants du web réunis à Asilomar en janvier 2017, ont facilement adopté en parfaite duplicité une déclaration baptisée « Les 23 Principes d’Asilomar » pour une Intelligence Artificielle bénéfique. Regroupés en un Partenariat pour une Intelligence Artificielle bénéfique, les GAFAM savaient qu’il n’existait aucune instance susceptible de rendre contraignante la mise en application des principes ainsi déclinés et qui avaient recueilli plus de 2000 signatures. Rien d’étonnant qu’un an après, en avril 2018, l’un des grands signataires ait eu à affronter une farouche opposition de ses employés à son projet de mise au point d’une Intelligence Artificielle tueuse !

C’est pourquoi il faudrait que l’Unesco, sans se détourner de la pratique de production de « déclarations universelles » de principes sur divers sujets, songe à exploiter la Commission Mondiale d’Ethique des connaissances scientifiques et technologiques ( COMEST), dans une mission de préparation de projets de conventions entourant l’exploitation de tel ou tel résultat des recherches sortant des laboratoires et notamment des laboratoires NBIC. Le statut de simple organe de consultation ne devrait pas limiter le travail de la COMEST à la seule élaboration de longues études théoriques ; il n’empêche pas d’envisager de réussir un minimum d’efficacité en matière de régulation.

La question démocratique : Y aurait-il une place à réserver au principe démocratique au moment de faire adopter une position valable pour tous en matière éthique ? Qu’il s’agisse des comités nationaux d’éthique, de la Commission mondiale d’éthique des connaissances scientifiques et technologiques ou qu’il s’agisse des majorités parlementaires, leur composition ne tient pas compte des grandes différences d’opinions personnelles reposant sur des croyances religieuses des uns, les convictions philosophiques des autres ! Les majorités parlementaires elles-mêmes s’exposeraient à être décomposées au point de rendre extrêmement difficile toute prise de décision !

Que dire en conclusion ? : On ne peut pas parler d’Intelligence Artificielle sans évoquer la robotisation des tâches et des emplois conduisant à remplacer l’homme par la machine, l’une de ses définitions disant que c’est : « L’ensemble des théories et des techniques mises en œuvre en vue de réaliser des machines capables de simuler l’intelligence », et par conséquent de remplacer l’homme ! Il ne nous semble pas que ce soit cet aspect de la performance de l’Intelligence artificielle qui manque le plus en ce moment à l’Afrique, pendant que dans les pays développés l’introduction des robots a commencé à faire déplorer la menace de chômage qui plane sur la tête des travailleurs dont les tâches sont plus facilement automatisables, parce que répétitifs et codifiés. Il ne devrait pas être question de mettre l’Africain au repos, avant même qu’il ait travaillé. Ce que ferait l’arrivée précoce des robots sur le marché du travail en terre africaine.

Il ne devrait pas non plus être question de laisser venir une Intelligence Artificielle forte visant à transforme l’homme en un hybride homme-machine, un cyborg. Peut-être que le grand critère en matière éthique, susceptible de mettre tout le monde d’accord, serait celui de la sauvegarde de l’humanité de l’homme ainsi que celle de la vie en société que menacerait toute aggravation exponentielle des inégalités à travers l’intelligence artificielle.

Pr. E. NJOH MOUELLE
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(C)octobre 2007 Réalisation BDSOFT